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lundi 15 mai 2017

Pour la beauté du geste (feuilleton électrique) par Jimmy Jimi # 137


137. SUNNY AFTERNOON [THE KINKS] 

   Mary me connaissait trop bien pour ignorer de quelle teinte maussade se colorait mon cœur blessé – et elle savait que je savais qu'elle savait ! Notre petite Eléonore ne devait pas être dupe non plus. Pour autant, nous jouâmes tous les trois la même étrange comédie car il faut bien, un jour, faire l'effort de remonter une à une les marches calcinées et malodorantes de l'enfer. 

   La Mini emprunta exactement la même route que la voiture de la B.I.D. A son tour, alors que nous approchions de l'héliport de Balard, Mary s'excusa d'avoir à me bander les yeux et de devoir me coller un casque sur les oreilles. C'était quoi cette fameuse surprise, elle avait reçu l'autorisation exceptionnelle de passer un week-end sur l'Ile en famille et avec la bonne pile de disques ? Mes vieux compagnons de rêves n'auraient pas du tout goûté cette grossière entrave au règlement !

   Beaucoup de gens se servent uniquement de leur nez pour se moucher (il n'est qu'à voir les hectolitres de méchantes eaux de toilettes qui s'écoulent à coups de publicités outrancières) ! J'ose prétendre que ce n'est pas mon cas, mon appendice nasal s'était fortement développé alors que je prenais des bains parfumés à la violette en compagnie d'Olympia ! 
   Quand les filles m'aidèrent à descendre de l'hélicoptère, je sentis immédiatement que nous venions d'atterrir sur une île absolument pas déserte, mais sur cette bonne vielle terre d'Angleterre. L'hélicoptère, c'était peut-être un peu onéreux pour deux jours à Londres ou dans la belle famille...
   On me poussa à l'arrière d'une voiture tel un kidnappé. Après quelques miles, la conductrice (en présumant que nous étions dans un véhicule britannique) ouvrit la fenêtre de quelques centimètres, alors que Ray Davies entonnait son sublime Sunny afternoon. Je compris que nous approchions. Le vent qui s'engouffra dans notre réceptacle sentait l'iode et la craie des falaises. Les décennies peuvent s'écouler, les monstres infecter l'univers de leurs odeurs putrides, il est des parfums qui jamais ne s'évaporent totalement de nos souvenirs olfactifs. Mary souleva une oreillette sur le deuxième refrain et me souffla : « Ce ne sera plus très long » avant de déposer un tout petit baiser très doux sur mon lobe gauche. 

   Je m'étais juré de ne jamais revenir à moins d'avoir miraculeusement retrouvé toute la bande... Les images défilaient à toute vitesse (non, bien plus vite que ça) sous le bandeau inviolable... Mes yeux hurlaient dans le rouge telles les aiguilles d'un VU-mètre poussées par cent Hendrix en furie déchiquetant les derniers lambeaux de mon adolescence comme on descend la gamme maudite d'un blues faustien... 

   Le bruit d'un klaxon s'engouffra sous mon casque. Entre deux chansons, j'entendis quelques gouttes de pluie s'écraser sur le pare brise. La conductrice referma la fenêtre juste avant de dépasser le panneau : Margate, district of Thanet, Kent. En tous cas, je l'aurais juré. 


   

17 commentaires:

  1. Margate ! Voilà qui nous ramène 136 épisodes en arrière ! :-)

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    1. Pas tout à fait, quand même... Il m'a semblé que c'était le meilleur endroit pour terminer cette histoire.

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  2. Un chapitre qui me touche un peu moins parce que je n'ai pas tant que ça d'affinité avec les terres d'Albion. Mais j'aime bien ta façon de traiter la tendresses des "filles" comme tu dis.
    En fait, étrangement, ce qui me marque, c'est le silence qu'il y a de latent dans ce chapitre. Tout ce qui n'est pas dit en quelque sorte, entre les êtres, mais qu'on sent pourtant vibrer. Jimmy peut beugler du Ray Davies, invoquer mille Hendix en furie, ce silence-là est d'or.

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    1. Ce n'est pas du tout étrange! Je suis ravi de ton commentaire car c'est exactement le rendu que j'ai cherché: un chapitre comme certains titres de Miles Davis, où le silence a autant d'importance que les notes. Une plage pleine de suspensions avant le bouquet final.

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  3. Pour moi qui ai de grandes affinités avec l'Angleterre, je reconnais parfaitement cette différence subtile qui existe entre l'île et le continent. Et oui, bien sûr, également au niveau des odeurs.

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    1. Nous sommes donc sur la même longueur d'onde.

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  4. Hé ben, l'hélico, la bagnole, tout ça les yeux bandés ... il a de la chance de pas avoir vomi le Jimmy. Je sais pas si j'aurais supporté moi.

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  5. Mossieu voyage en Hélico, mossieu ne se mouche pas du coude...
    j'adore la dernière phrase, elle remet tout en question et tient bien en haleine pour la suite.

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    1. Arrivé en hélico sur ses derniers chapitres, je trouve ça très classe!

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  6. j'ai bien fait de lire ce chapitre, non pas pour une histoire de suspens(parce que ça sent la fin)... non pas pour le suspens (qui n'est pas insoutenable, comme tu le dis tu restes dans le silence très miles davis, ce qui fonctionne assez bien, les pauses en forme de bain à la violette ça étreint le coeur d'une de ces nostalgies douce amère que l'on aime tant) mais il s'agit plus d'un moment entre deux, une forme d'embrayeur logique comme on dit pour passer d'un endroit à un autre (logique, ça cause voyage ^^) d'une ambiance à une autre... du coup, j'vais rester un petit moment dans cet esprit et parfois c'est pas plus mal :)

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    1. Je voulais absolument terminer mon livre à cet endroit, lieu magique de ma jeunesse comme celle du narrateur...

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  7. Il règne de l'étrangeté dans ce récit. hélicoptère, Casque de musique, mystère... Mais aussi odeurs de la terre, pluie, on remplirai bien les espaces avec des vents, des ciels... Moi j'y ai ressenti un fort contraste, teinté subjectivement d'annonce d'épisodes touchant à la fin. "Pour la beauté du geste" est un beau titre

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    1. A cinquante ans passé, pour la première fois de ma vie, je vais peut-être enfin réussir à finir un roman. Cela me met dans un drôle d'état. Comme je l'ai écris plus haut, je voulais absolument terminer ce livre en terre britannique. Je ne sais pas trop quoi de répondre d'autre...

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    2. ... que cela peut être douloureux

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    3. En fait, cela a été beaucoup plus douloureux quand j'ai décidé d'arrêter d'écrire... J'ai passé plus de quinze ans sur un roman dont il existe une dizaine de versions auxquelles il manque toujours deux ou trois chapitres. Un jour, j'ai fini par me dire que je n'avais pas le talent nécessaire, et j'ai abandonné. J'ai retrouvé le goût de l'écriture grâce à mes petits billets sur le blog. Au début, je me suis dis que ça ferait une petite aération, si je vous proposais un feuilleton. J'avais une vague idée du début, une idée encore plus vague du milieu et pas grand chose pour la fin. Comme je l'ai expliqué dans un précédent chapitre, je n'aime pas faire de plans. J'espérais tenir une cinquantaine de pages! Récemment, un ami romancier à tout collé sur Word, et il m'a dit qu'on était pas loin du petit pavé! Il me reste deux ou trois chapitres à écrire, ensuite, je relirai le tout, changerai quelques détails, lui ferai relire, puis je tenterai ma chance auprès des éditeurs, on ne sait jamais... En tous cas, sans votre aide, je n'y serais jamais arrivé.

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    4. ... j'ajoute que c'est la première fois que j'ai eu envie d'images. En fait je n'ai jamais eu de théorie sur le thème de la lecture avant ou après l'interprétation cinématographique d'une oeuvre, mais dans la période de jeunesse de ton héros, les gamins, les rencontres, le cadé, la naissance du groupe, oui c'est la première fois que j'ai eu envie de les "voir" évoluer. Souviens toi quand je te parlai de BD pastel aux couleurs de nostalgie sans les regrets... Je suis content de latournure que prend ton histoire à toi

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