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vendredi 18 octobre 2019

ROKY ERICKSON & THE EXPLOSIVES ~ Casting The Runes [1987]



Imaginez un large couloir, les murs sont peints en noir. Les néons sont rouges et bleus. La moquette est violette. A gauche, les bacs quarante-cinq tours. A droite, les bacs trente-trois tours. Bienvenue à Rocka Rolla. L'enseigne est couleur crème, rouge sang les lettres évoquent des notes de musique. Une tenture noire envahit la devanture. En bonne place, la pochette Stay sick! des  Cramps, à l'honneur  le derrière de Poison Ivy. La porte du magasin est grande ouverte, déjà onze heures du soir. Attirés par les décibels, des noctambules s'approchent, s'interrogent. Bar, boîte de nuit, peep-show ? Du monde à l'intérieur, bruits de conversations, des bières tournent au comptoir, des produits aussi. La voix puissante de Roky Erickson jaillit des hauts parleurs. Un rugissement. « Tonight is the night of vampire... Tonight is the night of vampire... If it's raining and you're running don't slip in mude because if you do you'll slip in blood tonight... is the night of vampire... Tonight is the night of vampire... » Teint pâlichon, quelqu'un me tend une bière. Un autre lève sa canette à notre santé. On renifle, on a pris la même chose. Terminé les hurlements, nuits de pleine lune, les vampires, Roky fait une déclaration d'amour. Ton intime, rythme chaloupé. « I have tried, and tried everything I know how. I have died, and died because of that familiar result I could allow. I have cried, and cried uneasy days and sleepless night too. But there's nothing I can do but wait for youuuu... » Sur le trottoir, l'air est frais. Carole ne va plus tarder. Carole revient toujours. C'est ma petite amie, et j'ai du produit. Exceptées les loupiotes du café à l'angle, la rue du Loup est noire. La nuit, Bordeaux est désert. Reclus à Paris, Chaban est un fossile qui a perdu la boussole. Soudain la vitre de la devanture palpite, Ivy frissonne face à un déluge de décibels. Roky hurle. « ...YOU'RE GONNA WAKE UP ONE MORNING AS THE SUN GREETS THE DAWN. YOU'RE GONNA LOOK AROUND IN YOUR MIND, GIRL, YOU'RE GONNA FIND THAT I'M GONE. » Les cœurs reprennent. « YOU DIDN'T REALIZE, YOU DIDN'T REALIZE... » La section rythmique déclenche un orage sonore, Apocalypse now version texane. Roky martèle : « You're gonna miss me baby. You're gonna miss me baby. You gonna miss me, child. Yeah! yeah, yeah... » Break, seules la basse et la batterie jouent. Roky gueule : « I gave you the warning, but you never heeded it. How can you say you miss my lovin, when you never needed it... » Lourde, puissante, la rythmique force le passage. Roky menace : « You're gonna wake up wanderin', find yourself all alone. But what's gonna stop me, baby? I'm not comin' home. I'm not comin' home. I'm not comin' hoooome... » Solo de guitare. La guitare rythmique est en acier, la section rythmique fait bloc. Le batteur abuse de la ride, des étincelles jaillissent. La guitare s'envole dans les aigus, du napalm en gouttelettes. La voix de Roky écrase les cœurs : « ...You didn't realize, you didn't realize, you didn't realize... how, you're gonna miss me baby. How, you're gonna miss me, child, yeah, yeah, yeah, yeah... » L'herbe ne repoussera plus. Le dernier qui a prononcé The Explosives a eu la mâchoire fracassée et les rotules explosées. Les vampires ont fait le coup ? Sans transition Roky enchaîne avec : « I walked with a zombie ». Le tempo est lent, aspire à la danse. La vie de Roky en dépend. « I walked with a zombie... I walked with a zombie, zombie. I walked with a zombie, last night... » Au refrain, The Explosives reprennent : « You walked with a zombie... You walked with a zombie... » Roky poursuit imperturbable : « I walked with the zombie... I walked with a zombie, zombie. I walked with a zombie, last night... » Trois lignes de texte et une constance jamais démentie. Une comptine à fredonner aux enfants avant de s'endormir ? La porte du magasin a bougé. Elle arrive. Peu importe son prénom, c'est pas Carole. Carole elle est partie. Elle me frôle. Je lui glisse un képa dans la main. Elle tire la tenture noire de l'arrière-boutique. Avant, les filles lui trouvaient une ressemblance avec Annie Lennox : cheveux très courts, jolie bouche, yeux superbes, silhouette androgyne. Désormais elle ressemble à un spectre. On s'envoie la même saloperie. Elle ne se s'attarde jamais derrière. Une vibration dans l'air, une odeur où se mêle cuir et cigarette, la précède. Elle passe, glisse dans ma main un objet. Le double des clés. Le canapé est parfait pour s'écrouler, ce soir exit le garage. Sourire en coin, elle agite une vague main. Des hauts parleurs, la voix de Roky me ramène vers Lucifer. Avec la même constance, il hurle : « Don't shake me, don't shake me Lucifer... Don't shake me, don't shake me Lucifer... I been up all night, and no suicide clock the works... » En mode tranquille, The Explosives exécutent un rock'n'roll classique, dansant. Les paroles peuvent évoquer Satan, Lucifer, ou Néron, peu importe. La voix de Roky me bouleverse, elle enflamme mon esprit. Des créatures maléfiques grimpent le long de mon bras, s'incrustent dans mon épaule, encrées dans mon épiderme elles sont miennes. L'encre a cicatrisé, les démangeaisons relèvent du passé. Le tatouage m'a coûté le prix d'un gramme. Pas de couleur, Roky et ses créatures sont de la même teinte que les gnomes sur mon bras gauche. Soudain, une intro cataclysmique. Bloody hammer explose. Roky crie : « Demon is up in the attic to the left. My eyes turns to the left to say, ''no''. You said ''First, I am the special one''. I never hammered my mind out. I never have the bloody hammer... » Secondé par les chœurs, Roky martèle : « I never have the bloody hammer. I never have the bloody hammer. I never have the bloody, I never have the bloody, I never have the bloody hammer... » La basse-batterie est un rouleau compresseur. Le guitariste Cam King tronçonne joyeusement. Alien descendu sur terre ou fils illégitime de Satan, Roky Erickson & The Explosives est le cauchemar de l'Amérique. Tempo lent, ambiance morbide, Roky déclare plus bas : « Stand for the fire demon. Rising in tune with the clouds... Stand for the fire demon. Satan's is his crown... Stand for the fire demon... » L'atmosphère est pesante, lugubre, des créatures maléfiques rôdent. Bras tendus vers le ciel, Roky hurle tel un prédicateur : « ...STAND FOR THE DEMON OF FIIIIIIIRE... STAND FOR THE DEMON OF FIIIIIIIRE... STAND FOR THE DEMON OF FIIIIIIRE... » Toujours à ce moment-là que je m'absente. Hors de ma tête, je suis loin. Le café de la rue du Loup a fermé ses portes. Dans la poche intérieure de mon cuir, côté cœur, la dernière lettre de Carole. Elle aimerait avoir plus souvent de mes nouvelles. Elle attend mon prochain mandat avec impatience. Son changement de cellule a été positif, elle s'est fait de véritables copines. Au fond de ma poche, le double des clés. « ...Stand for the demon of fiiiiiire... Stand for the demon of fiiiiiire.... Stand for the fire demon... »
P.S. : Mine mine mind, I love how you love me et Don't shake me Lucifer sont extraits du concert at Soap Creek Saloon in Austin, 27 Novembre 79. Les autres titres proviennent du concert at Rock Island in Houston, 22 Décembre 79. Toutes les chansons figurent sur l'album Casting the runes, exceptée Heroin, issue du concert at The Whisky A Go-Go in Hollywood, 81, toujours avec The Explosives. Vous la retrouverez sur la version expanded de Casting the runes, et également sur la compilation Gremlins have pictures, pressage G.B.
ERIC [Vous prendrez bien le temps d’un petit commentaire !]


01 - The Wind And More
02 - Night Of The Vampire 
03 - Mine Mine Mind
04 - For You (I'll Do Anything)
05 - You're Gonna Miss Me
06 - I Walked With A Zombie
07 - Love How You Love Me
08 - Don't Shake Me Lucifer
09 - Bloody Hammer
10 - Stand For The Fire Demon
11 - Heroin
MP3 (320 kbps) + artwork






mardi 15 octobre 2019

Mot à mot sur la bouche [Feuilleton par Jimmy Jimi] # 8



  


   Un dernier nuage essore sa jolie robe de coton, le ciel s’est enfin fatigué de pleuvoir… Sur les trottoirs détrempés, les piétons harassés glissent vers la bouche de métro en priant le dieu des grèves et des embrouillaminis ferroviaires de bien vouloir les épargner. L’espace d’un instant, Jérémy songe à ressusciter Madeleine, mais abandonne aussitôt l’idée, trop éprouvante. Il dépasse l’escalier où, déjà, chacun joue des coudes (voire des genoux et davantage si affinité) avant d’être écrabouillé lui-même. Il marche longuement à travers la nuit qui se dessine.

   Aux abords de la Rue Tiquetonne, des notes de luth et de harpe se compliquent au sifflet du vent. Jérémy pousse la porte de la Maison du Saké, s’assoit au bar et, après avoir méticuleusement étudié la carte, commande un Kenbishi Mizuho (« Kenbishi est un mélange de saké affiné manuellement pendant deux à huit ans. Il se caractérise par un parfum de céréales, de champignons et de minéralité de la terre. La note finale qui perdure très longtemps fait légèrement penser à des marrons chauds. »). Les jumelles de Kyôto sortent de son sac. Il boit lentement une gorgée de nectar. Il y aurait un (autre) livre à écrire sur les ultimes pages des romans, sur les empressés qui les dévorent pour en connaître plus vite la fin, comme sur ceux qui, au contraire, ralentissent leur lecture et savourent chaque mot en regrettant que le voyage s’achève déjà… « Naeko acquiesça de la tête. Chieko, agrippée à la porte ocre de la claire-voie, la suivit longtemps du regard. Naeko ne se retourna pas. Sur les cheveux de Chieko tomba, légère, un peu de neige qui aussitôt disparut. La ville, évidemment, baignait encore dans le sommeil. » Jérémy lit et relit ce dernier paragraphe, comme s’il voulait l’enfermer à jamais dans son cœur. Il termine son saké d’un seul trait. Il se baragouine quelque chose à lui-même, du bout des lèvres, sans que je puisse en saisir le sens. Une larme vient déchirer sa joue. Il voudrait partager ce passage magnifique avec la fille de la photo (dont il faudra bien que j’apprenne le prénom), avec Madeleine, avec sa responsable… mais il n’y a que moi et un barman japonais envapé dans ses propres rêveries (peut-être a-t-il abusé du Dassaï Au-delà (une cuvée d’exception où : « un grain de riz d’une finesse inouïe se marie à des notes de figue, de praline, de melon, de citron, de menthe et de fleur d’oranger »). La vie n’est peut-être pas toujours si cruelle, voyez : un beau roman, une gnôle de compétition et vous voilà en expédition à l’autre bout du monde… Une citation de Gustave Flaubert fuse à travers le ciboulot de Jérémy en anéantissant ma philosophie de comptoir : « Le seul moyen de supporter l’existence, c’est de s’étourdir dans la littérature comme dans une orgie perpétuelle. Le vin de l’Art cause une longue ivresse et il est inépuisable. C’est de penser à soi qui rend malheureux. » Je ne suis ni jaloux ni envieux de ces mots superbes que je subtilise à la dérobée, j’ai juste terriblement hâte que Jérémy s’installe plume en main devant son secrétaire et ose se frotter passionnément à La Chose. Si seulement, un jour, un être, un seul, pouvait laisser choir une larmichette d’émotion en dégustant mes dernières phrases, je serais le plus heureux des livres ! Jérémy caresse tendrement la couverture du roman, fait glisser toutes les pages du bout du pouce, relit la notule d’introduction ainsi que quelques bribes piochées au hasard. Il paye son verre avant de regagner la rue.

   Jérémy zigzague entre les flaques. Il est déjà bien tard. Le grand satellite nocturne commence à former son magnifique croissant dans un coin de ciel gris. La tête toujours tourné vers le Japon, notre héros murmure un haïku : « De temps en temps / les nuages nous reposent / de tant regarder la lune. »   

   Quand il arrive sur le quai de la gare, le train vient tout juste de partir (on le voit encore qui s’éloigne en tortillant du wagon !), et, avec cette fichue grève, le suivant n’est pas prévu avant soixante minutes et quelques lourdes poussières. Attention, panique à tribord ! Comment notre homme va-t-il supporter cette attente sans la moindre ligne à se mettre sous les yeux ? A cette heure tardive, les librairies sont fermées et les kiosques à journaux itou. Le manque le gagne rien que d’y penser. Il y aurait bien le vieux père Mazout, qui reste parfois ouvert jusqu’au milieu de la nuit, mais son échoppe se trouve au diable Vauvert. Jérémy peste, autant contre lui-même que contre les agents de la S.N.C.F., se reproche son impardonnable négligence. Une nouvelle foule se forme et ça râle à mieux mieux : « Ils nous prennent en otages, ces maudits cossards calamiteux ! », hurle une jeune femme au bord de la crise de nerfs. Jérémy quitte la gare pendant que d’autres noms d’oiseaux se cognent aux parois de la volière en détresse.

   Jérémy aperçoit un journal abandonné sur un banc, mais il le dédaigne : ce n’est pas de la littérature ! Il tire quelques bouffées de son calumet à vapeur. Il repense aux premières Craven qu’il partageait avec son cousin Germain, au fond du Square Saint-Lambert, cachés à l’ombre du grand marronnier. Les souvenirs se précipitent en avalanche et c’est là que j’apprends l’importance de ce dernier, le passeur qui lui fit découvrir Prévert, puis Baudelaire, Rimbaud, Lautréamont et, plus tard, Artaud, Proust, Céline, Dostoïevski et toute la bande des plus ou moins grands génies… Son émotion est vive, je comprends que le gars est mal en point. Une immense maison blanche et triste se peint dans son esprit. Il y a des barreaux aux fenêtres et des cris qui éclaboussent les murs. Des femmes sans visage arpentent les couloirs dans des blouses immaculées. Elles poussent des chariots remplis de fioles débordant de pilules multicolores (les seules couleurs qui semblent autorisées dans cet endroit sinistre).  

   Encore une pensée lugubre et Jérémy manquait de nouveau le train. Les voyageurs sont entassés comme les mauvais jeux de mots dans les mémoires d’un comique du troisième millénaire ! Je vous épargne les balivernes pour smartphones dernière génération et les échos entremêlés des muzaks, car Jérémy a décidé de les ignorer en se concentrant sur la pile de ses derniers achats. Il fait mentalement défiler les couvertures avec une lueur dans l’œil qui ferait presque peur ! Je crains que ce ne soit pas ce soir que vous me verrez enfiler ma nouvelle panoplie. Je ne voudrais pas donner l’impression de me plaindre mais avec toutes ces merveilleuses images qui voltigent, forcément, ça donne envie d’en être. Une voix chaude et presque sensuelle annonce le nom de sa station, nous serons rapidement renseignés.