Hal Blaine, l'homme aux baguettes magiques, l'immense batteur du Wrecking Crew, nous a quitté pour rejoindre les étoiles. "Puisse-t-il reposer pour toujours sur le deuxième et quatrième temps de la mesure" a posté sa famille. "Je suis tellement triste, je ne sais pas quoi dire. Hal était un si extraordinaire musicien et ami que je n'arrive pas à trouver mes mots. Hal m'a beaucoup appris et il est tellement lié à notre succès - c'était le plus grand batteur. On a tellement ri aussi. Plein d'amour" a commenté Brian Wilson. Que dire, en effet, d'un tel homme, connu pour avoir joué sur quelque 35000 chansons ! Fouillez donc dans votre discothèque, il y en a forcément plusieurs centaines dont le rythme inouï vous aura bouleversé, un jour... Vraiment, merci pour tout, l'ami.
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mercredi 13 mars 2019
mardi 12 mars 2019
Mot à mot sur la bouche [feuilleton par Jimmy Jimi] # 3
Hardi
petit ! Il n’y a point de répit pour les braves, c’est donc reparti pour
un tour de manège infernal : les voyageurs de l’extrême poussent fort dans
la mêlée, s’écrasent les arpions sans vergogne, hurlent généreusement, poulopent
dans tous les sens, s’expédient dans les pommes – et plus si affinités ! On
dirait un marathon ésotérique de volailles décapitées ! Est-ce, ainsi, le grand
carnaval sauvage tous les fichus jours ou m’a-t-on particulièrement gâté pour
mon entrée dans le grand monde ? Tous ces malheureux doivent être déjà
bien harassés avant même d’avoir franchi la moindre porte de bureau ou d’usine.
Je comprends mieux le discours de mon voisin concernant les petits plaisirs
matinaux. C’est sûr que lorsqu’on se lance dans pareille aventure, on n’est
jamais certain d’en revenir indemne. Ô ! chers lecteurs, ô ! les
gens, j’ai comme l’impression que vous vous êtes fait rouler dans une bien
étrange farine ! Quel est donc ce cadeau qu’on vous a offert-là, cette vie
qu’on vous a donnée pour, presque aussitôt, vous dire qu’il fallait la
gagner ? Je n’aspire même plus à voir Jérémy reprendre sa plume, je ne
souhaite qu’une seule chose : pouvoir m’allonger tranquillement, ne
serait-ce qu’une poignée de minutes, sur un tout petit bout de cervelle !
Au moins, je pensais que nous allions gagner
la sortie pour respirer un peu d’air frais. Je t’en fiche ! Jérémy pénètre
dans un labyrinthe plein de couloirs obscurs, de tapis roulants (vers je ne
sais où) et d’escalators retors. Les pieds sont inutiles, il suffit de se
laisser soulever par la foule en délire. Après le train de banlieue, je découvre
donc les supplices raffinés du métropolitain. En fait, il n’y a là rien de bien
original, c’est juste la même bagatelle en pire. Dans le wagon surchargé, un
individu vient se coller à Jérémy pour un improbable slow ! Avec ou sans
la délicieuse Bobbie Gentry, je ne crois pas qu’il soit passé sous la douche,
ce matin. L’odeur de sa transpiration est si acide qu’elle m’expédierait facilement
dans les vapes, si le boucan qui s’échappe de ses oreillettes ne m’empêchait de
m’évanouir. J’échangerais volontiers ces infâmes stridences contre deux
beugleurs au téléphone et trois philosophes de comptoir. On dirait un concerto
pour perceuse électrique et marteau piqueur sur lequel s’époumonerait un
aliéné ! Le gars écoute cette monstruosité en multipliant les grimaces effrayantes.
Je me demande quelle rédemption espère ce pauvre bougre pour s’infliger
semblable souffrance !
Les stations défilent comme une interminable
succession de points de suspension. Il n’y a rien d’autre à faire que
d’encaisser les secousses et de prendre son mal en patience. Jour après jour,
j’en ai peur, cela doit fendiller le cerveau et dénaturer le cœur…
La pluie est revenue pendant que nous
roulions péniblement au milieu des entrailles de la terre. Elle nous lave de
toutes nos petites poussières grises. Même s’il est chagrin, cela fait du bien
de revoir un bout de ciel avec son trio de nuages qui glissent au ralenti. Tout
en marchant, Jérémy pense aux douces jumelles de Kyôto ; il ne lui restait
qu’une trentaine de pages à savourer pour connaître la fin de leur histoire, mais
les circonstances l’ont bloqué sur le même paragraphe. Je sens la frustration
qui asticote son cerveau fatigué et la mauvaise humeur qui gagne toujours
davantage de terrain.
Jérémy s’arrête devant un immeuble imposant
situé au 46 bis rue Saint-Maur, dans le 11ème arrondissement de la
capitale. Il s’agit de la Réserve Centrale des bibliothèques de la Ville de
Paris. N’essayez pas de nous y rejoindre, amis lecteurs, l’endroit n’est pas
accessible au public. Je crains que nous soyons de nouveau privés de la lumière
du jour, car mon créateur descend dans les bas-fonds du monstre où sa
responsable l’attend.
« Ah, Jérémy, toujours fidèle au poste
et presque ponctuel malgré la grève ; ça s’arrange un peu, non ?
– Mon train est arrivé à l’heure, mais il y
a encore beaucoup de suppressions, tous les wagons étaient archi-bondés.
– Je vous présente Madeleine, elle vient
pour renforcer l’équipe, c’est sa première expérience. Vous êtes le plus ancien
dans notre belle maison, je vous laisse donc le soin de la former, vous avez
l’habitude… »
La jeune et rouquine Madeleine est bien moins
jolie que la fille de la photographie ou que Bobbie Gentry, mais elle ne manque
pas de charme. On dirait qu’elle essaye de sourire mais que sa timidité bloque
tout au niveau des yeux.
« Nous sommes donc à La Réserve
Centrale, dit Jérémy en prenant sa plus belle voix de guide touristique. Dans
les années 80, elle abritait un concessionnaire automobile ! Ici, vous ne
trouverez pas moins de 175 000 livres répartis sur 5 kilomètres de
rayons ; j’espère que vous aimez la marche à pieds ! C’est la plus
grande collection de la capitale, elle s’étend sur 1500 m2. Par manque de
place, tous les ans, les 57 bibliothèques de la Ville de Paris se séparent de plusieurs
milliers de documents. C’est triste à dire, mais, ici, c’est un peu le
cimetière des éléphants (les collègues des bibliothèques de quartier nous
appellent : « les fossoyeurs de la Rue Saint-Mort (m.o.r.t.) »).
Certains ouvrages qui atterrissent chez nous ne retrouveront jamais preneur,
plus jamais ils ne seront caressés et plus jamais ils ne pourront émouvoir qui
que ce soit… [En écoutant ces mots terribles, je ne peux m’empêcher de lâcher
une grosse larme et de trembler comme une feuille (que je suis, tout là-bas,
recroquevillée dans un tiroir secret, à côté d’un canapé sur lequel un gros
matou doit encore ronfler tout son soûl sans se soucier (tiens, je fais des
allitérations !) ni des dieux, ni des hommes, ni du destin des livres
oubliés.] Il y a pire encore, reprend Jérémy avec des trémolos dans la gorge, les
capacités de stockage de la Réserve ne sont pas illimitées ; nous nous
rapprochons dangereusement de notre seuil de tolérance et, d’ici une poignée
d’années, nous seront bien obligés, nous aussi, d’effectuer un vilain tri.
J’ignore où tous ces pauvres livres finiront leur course folle, dans quelque
bibliothèque de province désargentée ou directement à la benne à ordures, à
moins qu’ils ne soient expédiés dans de lointaines cavernes, comme dans L’Avortement, le merveilleux roman de
Richard Brautigan [Décidemment, il est à l’honneur, celui-ci.] !
– C’est vrai que vous êtes le plus ancien,
ici ?
– Et de très loin. Personne n’a jamais passé
le concours de bibliothécaire ou d’assistant pour se retrouver claquemuré dans les
abîmes d’un parking géant surchargé de bouquins abandonnés. A la moindre
opportunité, ils filent tous ventre à terre pour regagner la lumière. Moi, je
suis un vieux sentimental doublé d’un imbécile, il me répugne de laisser ces
malheureux sans quelqu’un qui les aime ! C’est bien peu de chose, mais,
une fois par mois, je délaisse mes auteurs favoris et les chefs-d’œuvre connus
et reconnus pour emporter un de ces déclassés à la maison.
lundi 11 mars 2019
TOWNES VAN ZANDT ~ Sky Blue [2019]
Les gens sont compliqués et j'ai bien peur de ne pas faire exception. Ainsi, cela a tendance à m'agacer quand quelqu'un ne partage pas mes goûts, mais c'est pire encore lorsque ce même quelqu'un fait semblant d'aimer un de mes artistes préférés plus que moi ! Cette trop longue et très tordue introduction pour dire que Townes Van Zandt aurait certainement mérité davantage d'attention de son vivant (désormais, à part les fans de Lady Caca, tout le monde semble l'adorer). Je crois qu'il se foutait de tout ça. Il enregistrait ses chefs-d’œuvre sur le premier label à portée de main et puis il les abandonnait, sans se retourner, pour aller se péter la ruche avec ses potes ou pour chevaucher des heures au milieu du désert. On nous propose, aujourd'hui, le fameux album perdu. De nos jours, morts ou vivants, tout artiste un peu sérieux se doit d'avoir son album perdu ! Que vous dire ? Il n'est ni meilleur ni moins bon que les autres, cet homme n'a jamais réussi à enregistrer la moindre chanson qui ne soit bouleversante. Au-delà de ses immenses qualités d'auteur, de compositeur et de musicien, Townes Van Zandt possédait un pouvoir magique : sa voix était la plus consolatrice d'entre toutes. Saint Vincent de Paul (oui, aujourd'hui, on va loin dans les références !) l'avait compris il y a bien longtemps : il n'y a pas meilleur consolateur que celui qui souffre. Notre grand taciturne était particulièrement torturé, mais j'espère qu'il savait à quel point ses odes tragiques pouvaient réconforter les âmes sensibles se débattant au milieu de cette existence cruelle.
Jimmy JIMI [Vous prendrez bien le temps d'un petit commentaire !]
01 - All I Need
02 - Rex's Blues
03 - The Hills Of Roane County
04 - Sky Blue
05 - Forever, For Always, For Certain
06 - Blue Ridge Mtns. [Smoky Version]
07 - Pancho & Lefty
08 - Snake Song
09 - Silver Ships Of Andilar
10 - Dream Spider
11 - Last Thing On My Mind
MP3 (320 kbps) + front cover
mercredi 6 mars 2019
THE JEFF BECK GROUP ~ Live On Air 1967 [Feat. Aynsley Dunbar, Rod Stewart & Ronnie Wood] [1967 (2019)]
J'ai failli me défenestrer de joie en découvrant cette pochette ! Certes, la prise de son est un peu crapoteuse, mais on ne va pas bouder son immense plaisir pour si peu. Je ne vais pas vous rappeler tout ce que la musique doit à ces génies, vous n'êtes pas là par hasard. Tout, ici, est magnifique, bordélique, décadent, sublime ! Ce brouhaha merveilleux n'annonce rien moins que les Stooges à venir. Le seul vrai défaut de ce bazar, c'est qu'il est beaucoup trop court. Que foutre ! On l'écoutera en boucle !
Jimmy JIMI [Vous prendrez bien le temps d'un petit commentaire !]
01 - Stone Cold Crazy [Live Saturday Club Broadcast 18 Mar. 67]
02 - Rock My Plimsoul [Live Saturday Club Broadcast 8 Jul. 67]
03 - Tallyman [Live Saturday Club Broadcast 8 Jul. 67]
04 - I Ain't Superstitious [Live Top Gear Broadcast 5 Nov. 67]
05 - Beck's Bolero [Live Top Gear Broadcast 5 Nov. 67]
06 - You'll Never Get To Heaven [Live Top Gear Broadcast 5 Nov. 67]
07 - You Shook Me [Live Top Gear Broadcast 5 Nov. 67]
08 - Loving You Is Sweeter Than Ever [Live Top Gear Broadcast 5 Nov. 67]
MP3 (320 kbps) + front cover
mardi 5 mars 2019
COOL VIDS ~ Radio Vinyle...
Aujourd'hui, j'aimerais simplement ouvrir une porte sur YouTube avec une émission que je viens de découvrir et qui s’appelait Radio Vinyle. Vous pourrez y découvrir des artistes multiples et variés vaquant librement au milieu de l'énorme collection de disques noirs de Radio France.
Jimmy JIMI [Vous prendrez bien le temps d'un petit commentaire !]
dimanche 3 mars 2019
ANTONIN DVORAK [Staatskapelle Dresden, Dir. James Levine] ~ Symphony No. 9 Du Nouveau Monde [1893]
Chers
amis fidèles de Absolutely Cool, la vérité est cruelle, mais il faut se
rendre à l'évidence. Nous vivons dans un monde où les références
à la musique classique sont permanentes. Nous baignons dans une
société où les médias, les publicitaires, les producteurs
d'émissions radio ou télé se servent de la musique classique pour
vous signifier que là, ça ne rigole plus, on va parler de choses
sérieuses, on va vous vendre du solide, on n'est pas des plaisantins, et ça va vous coûter un max. On vous vend du parfum sur Prokofiev,
des assurances sur Chostakovitch, des bijoux sur Chopin. Mais, pour autant, connaît-on vraiment cette musique ? Pour tenter de
répondre à cette question, je vous convie à une expérience :
poster ici l'une de vos œuvres favorites. Une composition connue,
qui parle à tout le monde, dans une interprétation de référence.
Ressortez vos vinyles, explorez vos disques durs, dépoussiérez vos
CD. Extrayez-en une sonate, un quatuor, une symphonie. Ne publiez
qu'une œuvre à la fois, pas l'intégralité de l'album. Partez à
la recherche de vos madeleines de Proust, des disques que vous
écoutiez en maugréant chez vos grand-parents mais qui se parent
désormais d'un doux parfum de nostalgie. Pour
donner l'exemple, je vous présente la symphonie n°9 "du
nouveau Monde" composée en 1893 par Antonin Dvořák aux
États-Unis, durant son séjour comme Directeur du Conservatoire de
New-York. Elle est interprétée par la Staakapelle de Dresde dirigée
par James Levine. Et comme la musique classique mérite ce qui se
fait de mieux, elle vous est proposée en .flac parallèlement au
.mp3 habituel.
ZOCALO [Vous prendrez bien le temps d'un petit commentaire !]
01 - Adagio-Allegro Molto
02 - Largo
03 Scherzo; Molto Vivace
04 - Allegro Con Fuoco
FLAC + front cover
COOL 156A
MP3 + front cover
COOL 156B
mardi 26 février 2019
Mot à mot sur la bouche [feuilleton par Jimmy Jimi] # 2
Jérémy augmente le volume de l’ampli afin de
pouvoir entendre la musique jusque sous la douche. Bientôt, il se met à fredonner
derrière le rideau dans un « yaourt » comique ! Voilà qui est un
peu embarrassant à avouer, mais j’espère qu’il est plus doué pour l’écriture
que pour le chant, sinon j’ai quelque souci à me faire ! Chaque individu
ayant le droit à sa part d’intimité, je m’éclipse sur la pointe des mots et le
laisse tranquillement finir sa toilette.
Le revoici, frais, dispos et exhalant un délicat
parfum de fleur d’oranger.
Ce garçon s’avère incapable de laisser filer
une heure sans ouvrir un livre, mais il parait peu fidèle (ce qui m’effraye un
peu) ; il oublie le roman japonais laissé dans la chambre pour se
précipiter sur un pavé qui pourrait assommer un sumotori aux belles proportions
! L’objet n’indique pas moins de 785 pages au compteur. Ah, comme j’aimerais,
un beau jour, posséder des formes aussi généreuses ! C’est tout ce que j’ai à
déclarer (ce qui me semble déjà peu négligeable), nous annonce cet énigmatique
et blond moustachu au bizarre galurin. Richard Brautigan est son nom. Je vous
cite les références, au cas où vous ne sauriez quoi feuilleter en attendant de
me lire. Mais quel ahuri je fais donc, vous êtes supposés m’avoir entre les
mains ; je m’y perds déjà dans ce chaos cosmique !
Le bonheur se peint sur son visage, pendant
que Jérémy écluse les poèmes où la drôlerie le dispute à la mélancolie. Il n’a
pas l’air pressé de se rendre au travail. C’était bien la peine de se lever à
l’aube. Sur ce reproche, un souvenir, camarade de cerveau, me souffle à
l’oreille (ou ce qui m’en tient lieu) : « C’est ainsi depuis plusieurs
mois. Il a lu dans un magazine que la vie devenait beaucoup moins stressante,
quand on gérait différemment ses matinées. L’article conseillait de se lever
une ou deux heures plus tôt qu’à l’accoutumé afin de pouvoir prendre son temps
et en consacrer une bonne partie à des activités apportant du plaisir. En
suivant ce modèle, les gens ne se jettent plus dans les transports puis dans le
travail sans avoir connus le moindre contentement. »
J’ai quand même l’impression que le moment
du départ se rapproche. Jérémy prépare ses affaires en commençant par glisser
le roman de Kawabata dans son sac (je suppose que l’œuvre poétique complète de
Brautigan est trop imposante pour risquer de l’emmener au-dehors).
La pluie a cessé, mais il fait plutôt frisquet,
surtout pour un nourrisson comme moi s’offrant sa première sortie. La gare est
toute proche (à peine quelques centaines de mètres). C’est un endroit peu plaisant
avec quantité de gens mal réveillés qui courent, qui se bousculent, qui
n’hésitent pas à investir toute la largeur d’un escalier sans se soucier de
ceux qui souhaiteraient aller en sens inverse, et qui ne sentent pas toujours
très bons ! Jérémy fait des petits ronds de vapeur en attendant l’arrivée
du train. Je me sens mal à l’aise au milieu de toute cette bruyante agitation.
Je m’abandonne un moment dans mes songeries, le spleen n’est pas très loin ;
j’aimerais que mon créateur rebrousse chemin et s’installe devant la table du
salon pour me continuer (je serais même prêt à accepter que, du bout de sa
queue touffue, le chat dessine des virgules sur mon corps). Je suis beaucoup
trop chétif pour supporter facilement cette promiscuité. Un bambin passe devant
nous en braillant tout ce qu’il peut ; il s’arrache les amygdales pour que
sa mère le ramène à la maison, mais la dondon le traîne par la manche sans sourciller.
Diantre, que ce monde est cruel !
Le train est à l’approche. Chacun tente de
passer devant l’autre dans l’espoir de dénicher une précieuse place assise. Une
fois la bête à quai, c’est la grosse bousculade parmi la cohue ; c’est la
loi du plus fort, du plus rusé. Jérémy enjambe deux valises et un carton à
dessin, puis il évite d’un rien une trottinette électrique sur le point de tomber,
avant de gagner finalement un bout de banquette entre un mastodonte malodorant
et une adolescente trop parfumée (ce qui, croyez-le bien, ne créé pas vraiment
un équilibre !). Ainsi coincé, il fouille péniblement dans son sac pour en
extraire le roman – enfin un peu de réconfort au milieu de cet univers hostile.
Quelques pages suffisent pour l’aider à réussir son évasion. Las, la réalité ne
se laisse pas si aisément duper et l’extirpe rapidement de son périple asiatique.
A trois rangées de là, un malotru brame dans son téléphone portable, comme s’il
était tout seul au milieu de son salon, sans se soucier le moindre instant de
la gêne occasionnée. Qu’a-t-il de si important et urgent à raconter ? A
l’évidence, absolument rien, puisqu’il abreuve son interlocuteur (certainement
malentendant) de toutes les fadaises qui lui passent par la tête. Il s’est
saisi de son engin de malheur uniquement pour se désennuyer. Non seulement, il
ne respecte pas le semblant de tranquillité des autres voyageurs, mais la
moindre notion de pudeur lui semble totalement étrangère. A l’instant même, il
vient de cesser ses balourdises pour enchaîner (avec la même désinvolture) sur
le récent enterrement de sa grand-mère. Je sens mon Jérémy qui bout
intérieurement ; aussi magnifique soit-il, cela le fatigue de relire
toujours le même paragraphe. Il referme son ouvrage en laissant échapper un
profond soupir. L’importun vient de quitter le cimetière où repose mémé pour
s’emballer sur le prix exorbitant de je ne sais quelle nouvelle paire de
chaussures de sport. Ce n’est plus acceptable, mon auteur se lève pour venir se
planter devant l’énergumène. Là, à voix (un peu trop) haute, il commence à
lire : « A proximité du monastère Nanzenji, il y avait à vendre une
maison d’un prix fort abordable, venait d’apprendre Takichirô, et il proposa à
sa femme et à sa fille, tout en profitant de la promenade par ce radieux jour
d’automne, d’y aller jeter un regard. » L’enquiquineur est éberlué, il ne
comprend pas ce qui lui arrive. L’affaire tourne au théâtre, tout le wagon a
les yeux rivés sur cet improbable duo de comédiens.
« Ecoute, gros, on s’rappelle, y’a un keum
qu’est en train de m’embrouiller grave.
– C’est un tantinet agaçant, n’est-ce
pas ? Eh bien, dit Jérémy en haussant le ton, ça fait dix grosses minutes
que vous faites exactement la même chose. Et je suis bien gentil, parce que
Kawabata est beaucoup plus passionnant que le résumé des funérailles de votre
malheureuse mamie.
– Tais
un peu ta gueule, sinon j’vais t’arranger la tronche !
– Je vous déconseille fortement d’essayer,
je suis ceinture noire de yoga ! »
Sur cette mignonne petite vanne, Jérémy
tourne crânement les talons pour regagner une place qui, hélas, lui a été
subtilisée (il n’y a pas de justice, cela se saurait). Il pousse donc jusqu’à
l’espèce de parcage à bestiaux faisant face aux portes de sortie. Tout n’est cependant
pas perdu pour la morale, Jérémy semble avoir gagné une fan : « Bravo, lui
crie une femme entre deux âges (expression facile pour dire qu’elle n’est plus
très jeune sans pour autant la considérer comme une ancêtre !), vous avez
été héroïque ! Vous savez, c’est pas seulement un problème d’incivilité, ça
va beaucoup plus loin. Hier – oui, c’était parfois mieux, il faut avoir le
courage de le reconnaître, au risque de se faire traiter de vieille
chose ! –, les gens lisaient dans le train ou faisaient des
mots-croisés ; bref, ils essayaient de se cultiver, de faire fonctionner
leurs méninges… Aujourd’hui, regardez autour de vous, dans ce wagon, la majorité
a les yeux rivés sur son minuscule écran, et ça lit des messages (« Est-ce
que l’on pense à moi ? »), ça consulte les réseaux sociaux (« Ai-je
gagné un nouvel ami ? Est-ce que l’on aime ce que je
partage ? »), ça regarde des vidéos de chats acrobates, ça joue à des
jeux débiles… Kawabata n’a pas fini de les attendre ! » Son admiratrice
aurait pu prêcher un convaincu, mais elle s’escrime plutôt dans le désert. Au
fil du temps, Jérémy est devenu cet aquaboniste, un peu las de combattre les moulins
et autres éoliennes ! Finalement, la bonne femme fait plus de barouf que l’enragé
du téléphone et l’éloigne tout autant de sa lecture. Une voix crachote dans un
mauvais micro un message incompréhensible. Il semblerait que nous soyons arrivés
à destination.
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